( Le Fandroana, une des coutumes malgaches. )

     Rasoa referme doucement la porte sur les rires et les chansons de ses jeunes frères et sœurs, sur l'air de valiha que son père égrène, accroupi près du foyer, sur le fumet de la dinde que sa mère fait mitonner dans la grosse marmite en terre cuite.

Comme pour chasser la charmante scène de son esprit, elle respire profondément, remet le pan tombant de son lamba de soie sur l'épaule, saisit fermement le panier dans lequel elle a mis ses effets, et se faufile entre les murs des maisons du village, prenant toutes les précautions pour échapper aux regards indiscrets.

Ralay habite à l'autre bout du village. Il faudra à Rasoa traverser une bonne dizaine de cours avant d'y parvenir. Mais cette nuit d'été étoilée est si claire qu'elle ne risque aucune mauvaise rencontre. Et puis, tous les gosses, à cette heure-ci, sont maintenant chez eux, commentant les événements de cette première journée du Grand Bain(2): les coups de canon du matin, le lâcher des trois cents zébus offerts par la reine à qui les attrape, la retraite aux flambeaux du soir...

En tous cas, pour Rasoa, c'est cette nuit ou jamais.

(1) En malgache: Alin-dratsy - (2) En malgache: Fandroana.

01

     Elle a quitté le foyer conjugal cinq mois auparavant, après une houleuse dispute avec Ralay. Oh! Son mari est irascible, soit. Mais il y avait aussi de sa faute, à elle: Elle n'était pas assez prévenante pour mettre de côté suffisamment de riz pour l'hiver. Il avait fallu en emprunter chez le riche voisin dont l'épouse ne condescendait à céder quelques kapoaka(3) qu'après un flot de remarques humiliantes. Après avoir enduré son persiflage, Rasoa devait affronter les accès de colère de son époux, et ce devant les deux enfants qu'elle lui a donnés. De honte et de rage, elle avait ramassé le peu de vêtements qui lui tombaient sous la main, claqué la porte et décidé de rentrer chez ses parents.

Cette nuit, c'est sa mauvaise nuit. Celle qui précède le jour du Grand Bain, le nouvel an malgache, où les vieilles amitiés doivent être renouées et les anciennes amours raccommodées.

Ralay n'a pas encore signifié publiquement sa répudiation. A elle d'offrir son cadeau de nouvel an: la réconciliation.
Si elle ne le fait pas cette nuit, Ralay enverra ses parents lui offrir un vieux tissu blanc, une vieille canne et un vieux coq rouge – symboles de la vieillesse-. Ils lui déclareront: « Ton frère Ralay nous a chargés de te remettre ces objets. »

Verdict cruel: Rasoa ne serait l'épouse ni du ciel ni de la terre, autrement dit, Ralay ne la rappellerait plus jamais, tout en interdisant à quiconque de la prendre pour femme jusqu'à la fin de sa vie.

(3) Vieille boîte de lait concentré servant à mesurer la quantité de riz. ( 1 kilo équivaut à trois kapoaka et demi)

02

     C'est cette nuit ou jamais.
Il lui reste maintenant deux cours à traverser. L'avant-dernière est justement celle des Rabezato, les riches et méchants voisins. Elle devine que le mari se prépare à aller assister au Bain de la Reine au palais.

On lui a raconté que cette cérémonie du Bain est d'une splendeur dépassant l'imagination. Les soldats et leur tenue d'apparat, les notables et leurs riches habits, la reine sur sa filanjana – chaise à porteurs – recouverte de velours écarlate brodé de fils d'or. L'hymne national. Les trois coups de canon. Le bain royal proprement dit que lui donnent ses dames d'atour dans la petite pièce du coin nord-est – le coin des prières -. C'est le symbole du passage d'une année à une autre. On franchit le seuil de l'année nouvelle, le corps et l'esprit lavés de toutes souillures. Sa sortie du bain donne le signal des réjouissances. Les cris de joie qui explosent de toutes les poitrines: « Bonne année! Vivez mille années successives! Que vos familles ne soient pas désunies! »

Non. Ce n'est pas cette nuit qui verra la désunion de la famille de Rasoa. Elle est maintenant devant la porte. Sa porte. Des conversations et des rires étouffés lui parviennent. Exactement comme ceux qu'elle a quittés il y a une demi-heure. Mais cette fois, ce qu'elle entend, c'est son mari et ses deux enfants. Comment sera-t-elle accueillie? Les premiers moments seront durs à passer. Elle le sait. Elle pousse la porte. Sans frapper. Sans faire de bruit. L'unique pièce est éclairée par le seul feu du coin-cuisine, où doit mijoter un poulet ou un dindonneau. Les enfants doivent être contents. Cela fait maintenant plusieurs jours qu'ils n'ont pas mangé de viande. La coutume interdit qu'on consomme de la viande pendant la semaine précédant le jour du Bain. Mais la veille du grand jour, les familles ont le droit d'avoir de la volaille à leurs repas. C'est le « fotsiaritra », plat préliminaire pour le cœur – ou le ventre, si vous préférez.

03

Ils ont sûrement vu et entendu Rasoa entrer. Mais ils font comme si de rien n'était. C'est la règle. La jeune femme va tout droit au coin sud-ouest de la pièce et s'y assoit à même le sol. Signe d'humilité: c'est le coin opposé à celui où l'on reçoit les hôtes de marque. Elle attend dans l'effacement.

Ralay et les deux enfants, qui ont maintenant six et huit ans, continuent de deviser et de chanter joyeusement, comme s'ils ne soupçonnaient aucunement la présence de Rasoa.

Le repas est prêt. Sur la nouvelle natte, des assiettes en terre cuite et des cuillers en bois. Ralay soulève les couvercles des marmites pour vérifier que tout est bien cuit. Puis, d'un pas lent, il se dirige vers le coin sud-ouest. Il se plante devant la jeune femme, et d'une voix neutre: « Viens manger avec nous. »

Elle est la bienvenue. Elle sait très bien qu'elle peut ne pas bouger de son coin.

De sa part, ce serait signifier qu'elle n'a pas l'intention de réintégrer le foyer. Qu'elle n'est venue que pour se plier au rite de la « mauvaise nuit », afin de ne pas recevoir le vieux tissu, la vieille canne et le vieux coq.

Mais elle sait également que Ralay aurait pu ne pas l'inviter à manger, ce qui, de sa part, signifierait qu'elle n'a plus sa place dans cette maison.

04

Dans un cas comme dans l'autre, elle partirait à l'aube, aussi discrètement qu'elle était venue, et les coutumes auraient été ainsi respectées.

Mais une bouffée de chaleur envahit la jeune femme dans tout son être. Elle se lève et rejoint sa famille sur la natte, où quatre assiettes attendent d'être remplies de riz fumant.

Le lendemain, c'est la journée des offrandes et cadeaux. Ils iraient tous les quatre apporter à la reine « le centime, prix de la vie » en signe de soumission, aux parents de Rasoa et Ralay les croupions de poulet qui leurs sont dus en témoignage de respect, à leurs frères et sœurs respectifs le « cuissot de poulet » pour les assurer de leur bienveillance, et à leurs amis et connaissances des symboles d'indéfectible amitié.

Mais cette nuit, Rasoa offre et reçoit le meilleur des cadeaux: la seconde nuit de noces de la... «mauvaise nuit».

Abel ANDRIARIMALALA